Simba Camp (2600m) – Second cave Camp (3450m)

Le réveil est une nouvelle fois matinal, le soleil se lève vers 6h du matin, nous sommes donc à peu près tous réveillés avant les 7h préconisées par le guide. La nuit n’a pas été très bonne, le bruit du camp et une température de confort de nos duvets largement inférieure à la température extérieure ont rendu notre sommeil moins profond qu’espéré! Une nouvelle bassine d’eau chaude nous est proposée pour nous aider à nous remettre. Une fois sortis de stase nous refaisons à la hâte nos sacs à dos et les sacs pour les porteurs, rendez vous 7h30 dans la tente de mess pour le petit déjeuner. Une nouvelle fois nous sommes surpris par l’ampleur du service. Porridge pour commencer, thé ou café pour continuer avec des toasts de pain de mie grillé … suivi d’une session crêpes. Pour être sûrs que nous n’ayons pas de fringale Massaoué apporte ensuite une tournée d’omelettes et de saucisses!! Obédi nous explique qu’il est très important de beaucoup manger à ce moment du parcours, une fois les 4000 dépassés nous n’aurons plus forcément faim et puiser dans nos réserves sera notre seule option!

08h10, nous quittons Simba Camp, les porteurs ont déjà plié toutes nos tentes, nous avons donné nos gourdes qui ont été remplies par les guides… on ne sait trop où! Il faut mettre une micropur rappelle Obédi! Nous partons, mais n’allons pas bien loin. Dès le premier virage les majestueux flans du Kibo s’offrent à nous. C’est la première fois depuis que nous sommes arrivés que nous avons une telle vue sur le sommet. Nous prenons tous des photos, la motivation est à son maximum.  Le sommet blanchâtre fait honneur à la légende des neiges du  Kilimandjaro, le massif est impressionnant, seul au milieu de rien nous avons du mal à juger de sa distance et de sa taille. Une chose est sûre nous y allons!

La marche reprend, toujours polé polé, nous progressons à une vitesse ascensionnelle très stable : 200m de dénivelé par heure. Du coup en terme de rythme de pas, tout dépend de la pente! Depuis Simba camp nous avons quitté la forêt pour nous retrouver dans un environnement plus « maquis » où arbustes et buissons ont remplacés les arbres. Nous faisons des pauses régulières, l’ambiance dans le groupe commence à être très bonne, difficile de croire que trois jours avant nous ne nous connaissions pas!

Des porteurs nous doublent régulièrement, ils lancent un polé polé auquel nous répondons pas un « haraka haraka » qui veut dire « vite vite ». Ils rigolent, nous aussi, puis nous dépassent sans se retourner, leur barda en équilibre sur la tête. Petit à petit le temps se couvre et nous perdons de vue le Kilimandjaro, au bout d’un peu plus de quatre heures de marche la faim commence à nous travailler … heureusement la pause déjeuner approche!

Comme d’habitude tout est parfaitement organisé : la tente de mess est montée et le repas est prêt au moment où nous arrivons à un camp intermédiaire : Second Cave Camp. Le nom des camps est donné en raison des caves naturelles ou créées par des coulées de lave (cf photos ci dessous). Le repas commence à nouveau par une soupe. Obédi nous explique que nous aurons toujours de la soupe, c’est un bon moyen de nous hydrater, et il est très important pour nous de rester hydratés! Nous enchainons avec des spaghettis aux légumes : carottes, céleris, tomates et morceaux de bœuf. Surprenant à l’altitude du sommet des Pyrénées! Pendant le repas, le temps s’est encore un peu dégradé, je tente les toilettes classiques (les chimiques sont transportées dans le cadre de l’expédition Allibert, les classiques sont dans des cabanes en bois présentes à chaque campement). C’est encore plus radical que des toilettes turques, la fosse doit faire 3/4 m de profondeur, l’odeur est stupéfiante, vraiment.

Vers 14h nous repartons en direction de notre destination finale de la journée : Third Cave camp, nous avons marché environ 4h ce matin, il nous reste 2/3h pour cette après midi. Le repas était copieux et nous serions tous favorables à une sieste mais il faut y aller « polé polé » pour arriver suffisamment tôt avant la fin de journée!

 

Second cave Camp (3450m) – Third cave Camp (3900m)

La marche reprend, le vent a fait son apparition mais le fond de l’air reste très agréable, on me fait remarquer un double coup de soleil derrière mes bras …. je m’habille un peu plus tant pour éviter d’aggraver la situation de mes bras que pour éviter un rhume!

Petit à petit la végétation se transforme, les bosquets ont complètement laissé place à des buissons, le guide nous fait encore remarquer quelques fleurs et il y a encore des oiseaux (en particulier d’énormes corbeaux à col blanc) pour accompagner notre marche.

Finalement le temps se lève et nous progressons polé polé en file indienne au milieu d’un décor devenu rocailleux. Des marcheurs passés avant nous se sont amusés à créer une « plaine des Kerns », Séverine en rajoute un en l’honneur de notre passage! La pente continue à être douce, nous avons l’impression de marcher sur un grand plateau. Difficile de s’imaginer approcher les 4000m dans de telles conditions!

Après à peine plus de deux heures de marche nous atteignons Third cave Camp! Obedi nous a prévenu que nous ne retrouverions pas les groupes croisés au Second cave Camp : ils sont sur des programmes de 6 ou 7 jours pour une meilleure acclimatation. Il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle pour nous (si on oublie le fait que nous ne serons pas très bien acclimatés) : nous serons seuls dans ce campement!

L’arrivée au camp est déjà naturelle : choisir une tente, récupérer une bassine d’eau chaude, aller prendre un thé. Le gouter n’est qu’à 18h30, nous avons encore presque 2h devant nous, Avec Mael et Quentin nous tentons une excursion vers un promontoire rocheux, un des grands corbeaux dont j’ai déjà parlé nous y attend et essaye par ses cris de nous faire comprendre qu’il est chez lui!!

Nous retournons vers le camp, Benoit a eu l’excellente idée d’apporter un saucisson et un jeu avec lui. Nous ne faisons qu’une bouchée de la charcuterie. Les guides nous font une démonstration du caisson hyperbare qui ne nous quittera pas pendant l’ascension. Obedi ne met plus personne dans le caisson pour la démo, il s’est aperçu que le cobaye arrivait rarement en haut, inutile de prendre des risques!! Globalement le caisson permet de reproduire les conditions d’une altitude inférieure pour rattraper quelqu’un en déficit respiratoire. Ça aide à descendre, pas à monter rappellent plusieurs fois les guides. Chacun donne un coup à la pompe pour la démo, l’essoufflement arrive rapidement, l’altitude commence à se faire sentir!

Le Kilimandjaro nous surplombe, imposant et majestueux, en dessous de nous une mer de nuage s’est installée. Le camp fait vraiment « haute montage » : un environnement rocheux, nous sommes seuls ; assis au dessus d’une mer de nuages et au pied d’un pic légendaire.

Le jeu se lance entre Mael, Gopu, Fred, Quentin, Benoit et Séverine. L’ambiance est forte et après quelques parties les participants se séparent « Trop intense comme jeu pour jouer à 3900m » lance Gopu dans un rire général.

Le repas est une nouvelle fois exceptionnel avec … des beignets à la viande (true story!!) pour accompagner la soupe et de nouveau des spaghetti! En dessert une sorte d’agrume : couleur de citron, taille d’une orange, gout d’une mandarine. Ça passe plutôt bien.

Avant d’aller nous coucher j’essaye de prendre quelques photos, la nuit est tombée, nous sommes vraiment seuls sur cette partie de la montagne, le ciel étoilé est merveilleux au dessus de nos têtes. Doté d’un EOS 450d et d’une technique un peu limitée le résultat n’est pas ultra probant. Quentin, beaucoup plus doué avec son plein format a pris des photos « magazine » de la voie lactée (et j’espère que s’il me lit il n’oubliera pas de me les envoyer!!!)

Nous allons bientôt entrer dans un marathon : dans les 48 prochaines heures nous tenterons d’aller au sommet avant de redescendre à une altitude légèrement inférieure au camp actuel, le tout avec une nuit de 4 heures au milieu! Le froid commence à se faire sentir, je rentre tout habillé dans mon duvet avant d’essayer de m’endormir.

Third cave Camp (3900m) – Kibo Hut (4700m)

7h00, une nouvelle fois le réveil est compliqué. Ma nuit a été particulièrement mauvaise, après m’être tranquillement endormi je me suis réveillé vers minuit avec l’impression d’être dans une cocotte minute. J’ai encore sous estimé mon duvet et je me retrouve très largement au dessus de sa température de confort!! J’enlève mon pantalon puis le teeshirt à manches longues que j’avais gardé, j’essaye de me rafraîchir sans attraper un gros coup de froid (il ne fait pas non plus 20° dans la tente!! Nous sommes par une nuit claire aux alentours de 3900m d’altitude, je pense que nous ne sommes pas loin du zéro). Une fois l’équilibre de ma température à peu près rétabli j’essaye de me rendormir avec assez peu de succès. A force de me tourner et de me retourner je finis par atterrir sur le ventre, je sens alors mon cœur qui bat anormalement vite, inquiet je me retourne à nouveau, essaye de me calmer … rien n’y fait, je continue à percevoir les battements puissants et rapprochés dans ma poitrine. Je commence un peu à paniquer, j’ai même l’impression d’avoir une douleur dans la poitrine avant de me convaincre quelle n’est que mentale, je prends un doliprane, réveille malencontreusement Béné dans l’opération puis continue à me retourner entre deux somnolences, jusqu’au matin. Au réveil je sens toujours mon cœur battre, je prends mon pouls … 64, ce n’est pas énorme mais pour quelqu’un qui tourne plutôt dans les 50 au repos ça fait presque 30% plus rapide!!

J’en parle aux autres au déjeuner, certains ont le pouls qui a accéléré, d’autres sont encore proches de leur rythme normal. Obédi explique qu’il ne faut pas s’inquiéter et que c’est parfaitement normal à cette altitude. Je m’en veux doublement d’avoir gâché ma nuit : pour ne pas avoir fait confiance à mon matériel en rajoutant des couches de vêtements, et pour ne pas avoir fait confiance à mon organisme en me demandant ce qui n’allait pas au lieu de me rendormir tranquillement. Béné positive : au moins nous sommes sûrs d’arriver à dormir au prochain camp. Et c’est vrai qu’il y a de quoi positiver, le temps est magnifique, la mer de nuages est toujours présente en dessous du camp, par contre le Kili a perdu sa cime blanche. Le camp s’affaire pour préparer le départ, c’est assez impressionnant au vu du nombre de porteurs! Dans l’euphorie nous oublions un peu tous que le prochain campement est à 4700m d’altitude et partons un T-shirt ou sweat léger, le soleil est magnifique à  ce moment et il n’y a que quatre heures de marche, comment imaginer un changement de temps!!

Le départ est donné, nous marchons groupés, globalement tout le monde est encore en forme et le temps, tout comme le paysage, nous donne une grosse motivation! Sur la gauche de notre chemin le Mawenzi se dessine derrière les nuages. La route est très impressionnante, au fond d’une large vallée volcanique le passage est suffisamment large pour que les porteurs nous doublent sans que nous n’ayons trop à nous écarter. Un peu partout des pierres volcaniques jonchent le sol. La végétation se fait rare et est très jaunie par le soleil. Obédi nous a averti qu’à partir de ce camp il n’y a plus de source d’eau, il faudra donc nous restreindre au prochain camp (pour la cuisine, les gourdes, mais surtout l’eau chaude pour la toilette des matins : il faudra s’en passer!). Ce sont 4 ou 5 porteurs sélectionnés par Emmanuel qui ont la lourde charge de transporter toute l’eau dont nous aurons besoin sur leur tête.

La végétation disparait un peu au dessus de 4000m. Des traces de grosses coulées de lave sont très visibles, l’étendue sur laquelle nous marchons se déploie à perte de vue dans notre dos, devant nous, nous avons l’impression de franchir une suite de petites vagues concentriques toujours plus élevées. Une nouvelle fois je confronte le paysage rencontré à l’altitude de marche : nous sommes à quasiment 4200m quand le vent et les nuages nous rattrapent, nous pourrions rencontrer les mêmes paysages 2000 plus bas en Europe, je n’en serai pas choqué!! La marche est toujours polé polé, le seul indice indiquant réellement l’altitude est la vitesse des porteurs : ils ont considérablement ralenti depuis le début et cheminent à peine plus vite que nous!

Nour profitons des pauses pour nous couvrir, d’abord un sweat plus épais puis un bonnet enfin le gore tex pour nous protéger du vent! Le soleil disparait à nouveau, les nuages nous enveloppent et le vent se rafraîchît.  Nous approchons des 4500m.

Vers midi et demi nous sommes à Kibo Camp, 4700m.  J’ai l’impression d’arriver dans une mini ville himalayenne : le vent est maintenant accompagné de grésil, la visibilité est faible, il y a de très nombreux bâtiments, un peu partout des porteurs et des groupes de marcheurs se pressent. Nous passons par la traditionnelle étape de l’enregistrement. Devant nous une femme explose en pleurs et est mise à l’écart par son guide. Nous ne saurons jamais si elle venait de redescendre du sommet ou d’arriver pour le tenter.

J’ai un regain d’énergie à l’approche du sommet, ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde. Béné est prise de maux de tête assez importants, Benoit et Quentin ne sont pas au mieux non plus. Le campement est comme d’habitude déjà installé, Obédi nous encourage à aller manger!

Le repas est exceptionnel, à 4700m Kindo réussit à nous proposer des chips (et pas des chips industrielles, des chips où on sent que l’ingrédient de base est la pomme de terre!!), des beignets à la  confiture, du poulet rôti … et des brochettes de fruit. Dehors le grésil continue de tomber. Le repas se termine par le traditionnel thé / chocolat. J’explore ensuite un peu l’endroit pour faire quelques photos, en particulier le panneau présent dans chacun des camps du parc : sur un côté se trouvent les indications pour aller au sommet, de l’autre les étapes jusqu’à la sortie.

6 kilomètres, 6 petits kilomètres seulement pour arriver au sommet mais presque 1200m de dénivelé. 20% de pente en moyenne, pour 6 à 8h de marche. Difficile de juger la difficulté, mais c’est dans ces 6km que tout se jouera. Avant de partir j’ai discuté avec beaucoup d’amis ayant déjà gravi le Kilimandjaro, tous m’ont parlé de cette dernière journée « dure », « éprouvante ». « Il faut se lever en sachant que tu iras en haut » m’ont ils dit.

Je retourne dans la tente pour essayer de faire une petite sieste (et je m’endors, suite à ma nuit précédente, assez facilement!!). Nous nous relevons vers 17h30 pour un dernier repas avant de repartir pour une nouvelle sieste. Le diner a un peu de mal à passer, cela fait à peine 4h que nous sommes sortis de table et depuis je n’ai fait que dormir!! Le potage poireaux pommes de terre (les pommes de terre c’est sur, les poireaux un poil moins!) arrive tout de même à dérider mon estomac. Benoit quitte précipitamment la tente avant de re-rentrer un peu plus détendu : il est le premier d’entre nous à vomir. Quentin de son côté n’est toujours pas au mieux et ne mange pas beaucoup. Fred  se pose quelques questions et se dit qu’il aurait pu être très bien dans son salon au lieu d’être là à braver altitude et grésil. Plus personne dans le groupe ne remet en cause l’utilité de la tente de mess, nous ressentons le froid de la montagne à chaque instant.

Obédi lance son briefing pour les prochaines heures : il faut remplir les gourdes, l’eau va geler cette nuit, il faut protéger les récipients avec des chaussettes et porter les bouteilles à l’envers (goulot en bas) pour être sur de pouvoir continuer à boire. Certains demandent de l’eau chaude pour faire du thé ou essayer de préserver leur poche à eau du gel. Les guides nous distribuent des kits de survie : une boisson à la mangue, des cacahouètes, des noix de cajou, une espèce de mars local, un gâteau farineux.  Nous devrons nous réveiller à 23h, préparer nos sacs (y compris celui pour les porteurs) avant 23h30, à minuit ce sera la fin du petit déjeuner, minuit dix le départ. Si quelqu’un est en retard le groupe partira sans lui. Si pendant la montée quelqu’un s’arrête, le groupe continuera sans lui. Si à la fin d’une pause quelqu’un n’est pas prêt à repartir, le groupe continuera sans lui. Ça à le mérite d’être clair!

Nous retournons nous coucher vers 19h alors que la nuit est déjà tombée, une couche de givre recouvre les tentes … il ne fait pas chaud mais dans 5h nous débuterons l’ascension finale!

Kibo Hut (4700m) – Gilman’s point (5685m)

23h, je m’extirpe du sommeil sans trop de difficultés. Cette deuxième sieste s’est très bien passée et j’ai l’impression d’avoir une forme du tonnerre! J’ai dormi avec mes gourdes dans mon duvet pour essayer de les garder au chaud, je les ai aussi enveloppées dans mes plus grosses chaussettes pour essayer d’éviter le gel pendant la marche. Pas très pratique mais pour le moment plutôt efficace! Je prends mon pouls : au diner j’étais dans les 85, je suis retombé à 70 après la sieste.

Nous bouclons rapidement les sacs et rejoignons les autres sous la tente de mess. Béné a toujours mal à la tête et n’arrive pas à manger les quatre gateaux secs servis avec le thé. Le déjeuner est volontairement très léger : « il vous faut toute votre énergie pour marcher, pas pour digérer ». Benoit a l’air d’aller un peu mieux, Gopu assis à côté de moi indique qu’il n’aura finalement pas besoin de ses guêtres son pantalon étant déjà équipé. Je saute sur l’occasion et il me prête gentiment son matériel. Quentin semble par contre encore un peu vaseux, je l’aide à fermer sa tente avant le départ.

Petit aparté pour préciser que Gopu a vraiment été le fournisseur officiel du groupe : arrivé avec 20kg de bagages, trois paires de chaussures, des jumelles et une lampe – balance il a réponse à tous les besoins en matériel!! Associé à une grande gentillesse c’était vraiment un plaisir d’avoir quelqu’un comme lui dans l’équipe!

Minuit dix nous sommes tous alignés en rang, Benoit n’est pas là. En route lance Obédi, la menace n’est mise que moyennement à exécution, nous stoppons 10m plus loin pour lui permettre de nous rejoindre. Ça tombe plutôt bien, Maël me signale que j’ai mal mis mes guêtres, je me hâte de refixer le tout en attendant Benoit, je me relève, j’ai un peu la tête qui tourne, mon cœur bat à tout rompre … Finalement je ne suis peut être pas aussi bien que ça. Je repense à la phrase de Benjamin : « pour aller au sommet, ce n’est que du mental », je regarde Béné et je lui souffle : « aujourd’hui on va en haut ». Sourire crispé en réponse.

Nous partons enfin, la première heure est plutôt tranquille : la pente n’est pas très raide, le chemin assez simple à pratiquer. Le guide marche polé polé mais fait quelques accélérations pour doubler des groupes partis avant nous. Séverine équipée d’un altimètre nous annonce régulièrement l’altitude. Rapidement nous dépassons le Mont Blanc (4810). Vers 5000m Béné commence à se sentir mal, je lui conseille de manger quelque chose … la machine repart mais à 5100 c’est à nouveau le même problème. Pensant bien faire je lui propose une barre de céréale. Échec. Béné se range sur le côté du chemin pour vomir, c’est la première de l’ascension mais loin d’être la dernière!!

Les guides sont immédiatement à ses côtés, visiblement elle va mieux, nous intégrons la colonne de marcheurs dans un autre groupe. Obédi fait faire une pause à notre équipe. Nous rejoignons le groupe, tout va bien. Pour les autres marcheurs, Quentin commence à être un peu distancé, Fred semble au plus mal, il passe son temps à changer de vêtements. En bas j’entends des guides chanter, de temps en temps c’est Obédi qui s’y met. De longs serpents lumineux éclairent la montage, la vision est féérique.

Malgré de gros doutes (mais échaudé par ma nuit à 3900) j’ai décidé de rester sur le set-up décidé avant le départ : seconde peau thermique, T-shirt manche longue respirant, « sweat » de sport, polaire et gore tex, complété d’une écharpe, d’un bonnet et de gants de montagne, eux aussi en gore tex. En bas j’ai mon pantalon de marche associé à un collant et je pense porter des chaussettes thermiques aux pieds (Je me rendrai douloureusement compte que ce n’était pas le cas!!). Pour l’instant tout va bien.

La marche reprend, j’entends le groupe de garçons poser régulièrement des questions sur Quentin, Fred à l’air revenu, j’essaye d’encourager Béné et me force à boire régulièrement. Vers 3h du matin mon eau commence à geler et je sens des micro glaçons. C’est froid, beaucoup trop froid. Mon organisme n’apprécie pas du tout un tel traitement, alors que nous dépassons les 5300m j’annonce en repartant d’une pause à Maël qui me suit « Attention je vais vomir ». 5 minutes plus tard je me range sur le côté, Emmanuel est immédiatement avec moi. « Ça va ? » demande-t-il, « Ben non j’essaye de vomir mais j’y arrive pas » (réponse on ne peut plus pragmatique). je suis pris de grandes quintes de toux mais rien de sort… ça fait quand même un peu de bien, je regarde Emmanuel qui a l’air assez surpris de ma situation et lui fait signe que je vais mieux, je réintègre la file des marcheurs, nous avons fait une pause dix minutes plus tôt, Obédi ne s’arrête pas pour me permettre de rattraper les autres.

S’ensuit à la fois le moment le plus compliqué et le plus marrant de la montée, je me retrouve derrière un Gogol qui doit bien faire 1m90 pour 100kg, sa marche est ultra hachée (un pas pour lui = 2 pas pour son guide) et tous les 30 à 40m il se tourne d’un quart de tour pour se mettre dans le sens de la pente et relâcher une flatulence suivi d’un « sorry » gêné!

Heureusement Obédi fait enfin une pause, j’essaye de re-boire et re-manger. 5 minutes après le départ j’ai à nouveau envie de vomir, cette fois je ne m’arrête pas (je n’ai pas réussi la fois d’avant …. inutile de perdre du temps). Pas de bol, c’était la bonne! Roger qui me suit est un peu surpris, il n’y a que mes deux dernières gorgées et une bouchée de ma barre de céréales qui ressortent. Ça va mieux, je continue sans attendre qu’un guide ne vienne me voir. A l’arrêt suivant Obédi fait une analyse de tout le monde, pose des questions, je lui dit que je ne suis pas au mieux au niveau du ventre et que j’ai vomi. Il me répond « c’est bien, si tu as envie de vomir tu vomis et tu repars ». A ce stade de la montée je n’ai plus aucune idée de comment vont les autres. Re-boosté par Obédi et un peu têtu, je bois encore sans manger cette fois. Jamais deux sans trois, un peu avant 5500 je vomis une troisième fois. De rage et de peur de ne jamais repartir je me penche sur le côté et n’arrête ma marche que quelques secondes. Je suis un peu au fond du trou, le souffle va bien, les jambes et la tête aussi mais mon estomac est au plus mal, si un guide me demande de redescendre je n’aurais rien à dire … Dans un grand esprit d’analyse je conclus qu’à chaque gorgée bue une réaction non sollicitée se produit, je décide de ne plus boire… et de voir ce qu’il se passera.

Nouvelle pause, Obédi repasse voir tout le monde, pose des questions plus précises, je continue d’être honnête, je ne suis pas au mieux et j’ai les pieds qui brûlent à cause du froid, il est 5h du matin, la lune s’est levée au dessus de la plaine, je regarde régulièrement vers le haut sans voir de limite verticale au serpent de lampes qui gravit la montage. Je ne bois pas, et même si mes pieds sont très douloureux ça va quand même un peu mieux. J’annonce à Béné que pour les prochaines vacances « ça sera la plage et puis c’est tout ». Elle est d’accord.

Nous repartons à nouveau. Rapidement Emmanuel vient se positionner à côté de moi, il n’a jamais été très loin depuis le début faisant des aller-retours, sans lampe, le long du groupe. Une vraie machine. Il me conseille d’arrêter de regarder en haut : « c’est déprimant » puis me dit dans un sourire « au point où tu en es tu vas y arriver », il part ensuite vers l’avant pour donner globalement le même message à Béné. Séverine annonce que nous sommes à 5550m, à peine plus de 100m pour atteindre le bord du cratère, le chemin devient très escarpé, nous nous hissons à l’aide des bras et des jambes. D’un coup tous les guides s’y mettent : des encouragement, nombreux, appuyés, continus. « Allez allez allez », « magnifique!! » « on y est! », « Allez allez allez », « magnifique!! », « magnifique!! ». Avec l’aube qui commence à pointer il n’en fallait pas plus pour nous booster. La dernière partie se passe plutôt bien, j’observe devant moi Benoit et Maël qui jouent aux funambules. Toutes les 3 ou 4 grosses marches Benoit perd complètement l’équilibre et Maël le rattrape. Maël est un peu plus stable mais je dois quand même donner un grand coup dans son sac tous les 10/15 marches pour l’empêcher de basculer. Devant, Gopu a l’air un peu endormi, Roger et Nadège ne parlent pas mais semblent bien, Séverine continue de donner l’altitude régulièrement. Béné garde le cap. En bruit de fond les guides continuent leurs encouragements.

Je ne me rend compte que nous sommes à Gilman’s point (point d’accès au bord du cratère) qu’à quelques minutes du but. L’aube colore le ciel et la mer de nuages d’un rouge superbe.Les guides proposent de nous arrêter pour prendre des photos, le Mawenzi se détache, noir sur ce fond magique. Je suis mort. Les autres aussi. Personne ne demande à s’arrêter pour immortaliser ce moment unique, mon plus gros regret du séjour.

Nous ne restons même pas le temps de toucher le panneau et continuons le long du cratère pour nous reposer plusieurs centaines de mètres plus loin, sous les encouragements (incitations ?) de Béné je sors mon appareil, la photo est belle mais moins magique que dix minutes avant.