Kibo Hut (4700m) – Gilman’s point (5685m)

23h, je m’extirpe du sommeil sans trop de difficultés. Cette deuxième sieste s’est très bien passée et j’ai l’impression d’avoir une forme du tonnerre! J’ai dormi avec mes gourdes dans mon duvet pour essayer de les garder au chaud, je les ai aussi enveloppées dans mes plus grosses chaussettes pour essayer d’éviter le gel pendant la marche. Pas très pratique mais pour le moment plutôt efficace! Je prends mon pouls : au diner j’étais dans les 85, je suis retombé à 70 après la sieste.

Nous bouclons rapidement les sacs et rejoignons les autres sous la tente de mess. Béné a toujours mal à la tête et n’arrive pas à manger les quatre gateaux secs servis avec le thé. Le déjeuner est volontairement très léger : « il vous faut toute votre énergie pour marcher, pas pour digérer ». Benoit a l’air d’aller un peu mieux, Gopu assis à côté de moi indique qu’il n’aura finalement pas besoin de ses guêtres son pantalon étant déjà équipé. Je saute sur l’occasion et il me prête gentiment son matériel. Quentin semble par contre encore un peu vaseux, je l’aide à fermer sa tente avant le départ.

Petit aparté pour préciser que Gopu a vraiment été le fournisseur officiel du groupe : arrivé avec 20kg de bagages, trois paires de chaussures, des jumelles et une lampe – balance il a réponse à tous les besoins en matériel!! Associé à une grande gentillesse c’était vraiment un plaisir d’avoir quelqu’un comme lui dans l’équipe!

Minuit dix nous sommes tous alignés en rang, Benoit n’est pas là. En route lance Obédi, la menace n’est mise que moyennement à exécution, nous stoppons 10m plus loin pour lui permettre de nous rejoindre. Ça tombe plutôt bien, Maël me signale que j’ai mal mis mes guêtres, je me hâte de refixer le tout en attendant Benoit, je me relève, j’ai un peu la tête qui tourne, mon cœur bat à tout rompre … Finalement je ne suis peut être pas aussi bien que ça. Je repense à la phrase de Benjamin : « pour aller au sommet, ce n’est que du mental », je regarde Béné et je lui souffle : « aujourd’hui on va en haut ». Sourire crispé en réponse.

Nous partons enfin, la première heure est plutôt tranquille : la pente n’est pas très raide, le chemin assez simple à pratiquer. Le guide marche polé polé mais fait quelques accélérations pour doubler des groupes partis avant nous. Séverine équipée d’un altimètre nous annonce régulièrement l’altitude. Rapidement nous dépassons le Mont Blanc (4810). Vers 5000m Béné commence à se sentir mal, je lui conseille de manger quelque chose … la machine repart mais à 5100 c’est à nouveau le même problème. Pensant bien faire je lui propose une barre de céréale. Échec. Béné se range sur le côté du chemin pour vomir, c’est la première de l’ascension mais loin d’être la dernière!!

Les guides sont immédiatement à ses côtés, visiblement elle va mieux, nous intégrons la colonne de marcheurs dans un autre groupe. Obédi fait faire une pause à notre équipe. Nous rejoignons le groupe, tout va bien. Pour les autres marcheurs, Quentin commence à être un peu distancé, Fred semble au plus mal, il passe son temps à changer de vêtements. En bas j’entends des guides chanter, de temps en temps c’est Obédi qui s’y met. De longs serpents lumineux éclairent la montage, la vision est féérique.

Malgré de gros doutes (mais échaudé par ma nuit à 3900) j’ai décidé de rester sur le set-up décidé avant le départ : seconde peau thermique, T-shirt manche longue respirant, « sweat » de sport, polaire et gore tex, complété d’une écharpe, d’un bonnet et de gants de montagne, eux aussi en gore tex. En bas j’ai mon pantalon de marche associé à un collant et je pense porter des chaussettes thermiques aux pieds (Je me rendrai douloureusement compte que ce n’était pas le cas!!). Pour l’instant tout va bien.

La marche reprend, j’entends le groupe de garçons poser régulièrement des questions sur Quentin, Fred à l’air revenu, j’essaye d’encourager Béné et me force à boire régulièrement. Vers 3h du matin mon eau commence à geler et je sens des micro glaçons. C’est froid, beaucoup trop froid. Mon organisme n’apprécie pas du tout un tel traitement, alors que nous dépassons les 5300m j’annonce en repartant d’une pause à Maël qui me suit « Attention je vais vomir ». 5 minutes plus tard je me range sur le côté, Emmanuel est immédiatement avec moi. « Ça va ? » demande-t-il, « Ben non j’essaye de vomir mais j’y arrive pas » (réponse on ne peut plus pragmatique). je suis pris de grandes quintes de toux mais rien de sort… ça fait quand même un peu de bien, je regarde Emmanuel qui a l’air assez surpris de ma situation et lui fait signe que je vais mieux, je réintègre la file des marcheurs, nous avons fait une pause dix minutes plus tôt, Obédi ne s’arrête pas pour me permettre de rattraper les autres.

S’ensuit à la fois le moment le plus compliqué et le plus marrant de la montée, je me retrouve derrière un Gogol qui doit bien faire 1m90 pour 100kg, sa marche est ultra hachée (un pas pour lui = 2 pas pour son guide) et tous les 30 à 40m il se tourne d’un quart de tour pour se mettre dans le sens de la pente et relâcher une flatulence suivi d’un « sorry » gêné!

Heureusement Obédi fait enfin une pause, j’essaye de re-boire et re-manger. 5 minutes après le départ j’ai à nouveau envie de vomir, cette fois je ne m’arrête pas (je n’ai pas réussi la fois d’avant …. inutile de perdre du temps). Pas de bol, c’était la bonne! Roger qui me suit est un peu surpris, il n’y a que mes deux dernières gorgées et une bouchée de ma barre de céréales qui ressortent. Ça va mieux, je continue sans attendre qu’un guide ne vienne me voir. A l’arrêt suivant Obédi fait une analyse de tout le monde, pose des questions, je lui dit que je ne suis pas au mieux au niveau du ventre et que j’ai vomi. Il me répond « c’est bien, si tu as envie de vomir tu vomis et tu repars ». A ce stade de la montée je n’ai plus aucune idée de comment vont les autres. Re-boosté par Obédi et un peu têtu, je bois encore sans manger cette fois. Jamais deux sans trois, un peu avant 5500 je vomis une troisième fois. De rage et de peur de ne jamais repartir je me penche sur le côté et n’arrête ma marche que quelques secondes. Je suis un peu au fond du trou, le souffle va bien, les jambes et la tête aussi mais mon estomac est au plus mal, si un guide me demande de redescendre je n’aurais rien à dire … Dans un grand esprit d’analyse je conclus qu’à chaque gorgée bue une réaction non sollicitée se produit, je décide de ne plus boire… et de voir ce qu’il se passera.

Nouvelle pause, Obédi repasse voir tout le monde, pose des questions plus précises, je continue d’être honnête, je ne suis pas au mieux et j’ai les pieds qui brûlent à cause du froid, il est 5h du matin, la lune s’est levée au dessus de la plaine, je regarde régulièrement vers le haut sans voir de limite verticale au serpent de lampes qui gravit la montage. Je ne bois pas, et même si mes pieds sont très douloureux ça va quand même un peu mieux. J’annonce à Béné que pour les prochaines vacances « ça sera la plage et puis c’est tout ». Elle est d’accord.

Nous repartons à nouveau. Rapidement Emmanuel vient se positionner à côté de moi, il n’a jamais été très loin depuis le début faisant des aller-retours, sans lampe, le long du groupe. Une vraie machine. Il me conseille d’arrêter de regarder en haut : « c’est déprimant » puis me dit dans un sourire « au point où tu en es tu vas y arriver », il part ensuite vers l’avant pour donner globalement le même message à Béné. Séverine annonce que nous sommes à 5550m, à peine plus de 100m pour atteindre le bord du cratère, le chemin devient très escarpé, nous nous hissons à l’aide des bras et des jambes. D’un coup tous les guides s’y mettent : des encouragement, nombreux, appuyés, continus. « Allez allez allez », « magnifique!! » « on y est! », « Allez allez allez », « magnifique!! », « magnifique!! ». Avec l’aube qui commence à pointer il n’en fallait pas plus pour nous booster. La dernière partie se passe plutôt bien, j’observe devant moi Benoit et Maël qui jouent aux funambules. Toutes les 3 ou 4 grosses marches Benoit perd complètement l’équilibre et Maël le rattrape. Maël est un peu plus stable mais je dois quand même donner un grand coup dans son sac tous les 10/15 marches pour l’empêcher de basculer. Devant, Gopu a l’air un peu endormi, Roger et Nadège ne parlent pas mais semblent bien, Séverine continue de donner l’altitude régulièrement. Béné garde le cap. En bruit de fond les guides continuent leurs encouragements.

Je ne me rend compte que nous sommes à Gilman’s point (point d’accès au bord du cratère) qu’à quelques minutes du but. L’aube colore le ciel et la mer de nuages d’un rouge superbe.Les guides proposent de nous arrêter pour prendre des photos, le Mawenzi se détache, noir sur ce fond magique. Je suis mort. Les autres aussi. Personne ne demande à s’arrêter pour immortaliser ce moment unique, mon plus gros regret du séjour.

Nous ne restons même pas le temps de toucher le panneau et continuons le long du cratère pour nous reposer plusieurs centaines de mètres plus loin, sous les encouragements (incitations ?) de Béné je sors mon appareil, la photo est belle mais moins magique que dix minutes avant.

 

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